Soundtrack: "Parallels", As I Lay Dying
La poussière. Une route. Il marche dans la poussière depuis maintenant trois années entières, sans jamais s'être arrêté. S'il ne l'a pas fait, c'est pour ne pas risquer d'arriver trop tard. Ses cheveux bruns, sous un soleil de plomb, se sont éclaircis, maintenant il est presque blond. Il a tellement changé. Ironie du sort. Le soleil est au zénith quand le talon de bois usé de sa botte s'enfonce dans les quelques trois centimètres de poussière à trois cent mètres du poteau en face de lui. La poussière vole. Fines particules de ce qui fut peut-être autrefois formes de vie. Ou de la poussière qui était là au tout début, de la poussière qui n'a jamais connu d'autre état que celui de poussière. Elle vole en fins nuages, attendant que la pluie résolve sa volatilité. Sauf qu'ici, il ne pleut jamais. Jamais une goutte. Plus depuis des années. Les nuages aussi se font rares, de plus en plus rares. La pluie sur cette terre aride n'est plus qu'un doux rêve réservé aux vieillards qui s'en rappellent en versant une larme qui disparait avant même d'avoir eu une maigre chance de toucher le sol. Le sol aride. La poussière. L'homme s'arrête. Il s'essuie les paumes des mains sur les fesses de son vieux jeans usé, sors sa dernière cigarette et son briquet. Le bord de son chapeau le protège tout juste de l'éclat brûlant du soleil. Il porte la cigarette à ses lèvres desséchées. Pendant les quelques minutes qui suivent, ses poumons brûlés par la fumée, il fixe intensément le panneau indicateur au sommet du poteau face à lui. Au loin, des nuages de poussière rendent le paysage désertique apocalyptique. On se croirait au bout du monde, comme si au-delà l'horizon il n'y avait plus rien. Que le vide. Un vide immensément noir. Et attirant malgré tout. Mais lui sait qu'il n'est pas au bout du chemin, et qu'il continuera à fouler la poussière pendant encore longtemps. Il n'est pas prêt d'arriver et il le sait pertinemment bien. Sa cigarette finie, il la laisse tomber et l'écrase avec son talon dans un mouvement rotatif qui creuse la poussière autour de son pied. La poussière est si fine. Elle en a l'air presque précieuse. Précieuse et pourtant si infime, si fragile, si faible. Un bourrasque gifle la peau de sa joue tannée par le soleil. Il se protège les yeux, presque fermés, d'une main nonchalante, habitué aux caprices du vent. Puis, toujours fixant le poteau, il soupire. À son sommet, un panneau en forme de flèche orienté vers la gauche. L'inscription y est presque totalement effacée, on ne distingue plus qu'un très vague "M". Ou bien un "N". Pour ce qu'il en sait, il pourrait même s'agir d'un "IT", on ne sait tout simplement plus rien distinguer et l'esprit fatigué de l'homme qui est parvenu jusque là voit ce qu'il veut voir. Ou ne voit rien. Lui, ne sait plus ce qu'il voit. Il sait pourtant que le poteau de bois n'est pas un mirage, il est là, devant lui, dressé, fier, intemporel, sûr de sa nature et de la direction qu'il indique. Le monde pourrait mourir, il indiquerait toujours la même direction. Dans cette direction, un sentier s'éloigne, un sentier de terre foulée par les pieds de quelques rares voyageurs égarés en quête de vérité. L'homme se sent attiré dans cette direction, mais alors que son regard se porte à l'horizon, là où le bout du chemin s'efface, résonnent dans sa tête les pires mots. Mensonge, trahison, tromperie. Là, ni le respect ni les promesses n'ont lieu. Là, l'homme n'a plus d'espoir de trouver ce qu'il cherche. Il est fatigué. Il est tellement fatigué de courir le monde à la recherche de... Il ne sait même plus ce qu'il cherche, à vrai dire. Tout ce dont il est à présent convaincu, et plus il regarde dans cette direction, son regard allant du panneau indicateur au sentier, plus il sent au fond de lui-même de la répulsion, du dégout. Et malgré tout, l'envie de s'y jeter. Son pied se lève, hésite, se repose, et il part vers la gauche. Il ne sait pas où il va, il ne sait pas ce qu'il cherche, mais il sait ce qu'il fuit.

