23 août 2010

Dirt Road

Soundtrack: "Parallels", As I Lay Dying





La poussière. Une route. Il marche dans la poussière depuis maintenant trois années entières, sans jamais s'être arrêté. S'il ne l'a pas fait, c'est pour ne pas risquer d'arriver trop tard. Ses cheveux bruns, sous un soleil de plomb, se sont éclaircis, maintenant il est presque blond. Il a tellement changé. Ironie du sort. Le soleil est au zénith quand le talon de bois usé de sa botte s'enfonce dans les quelques trois centimètres de poussière à trois cent mètres du poteau en face de lui. La poussière vole. Fines particules de ce qui fut peut-être autrefois formes de vie. Ou de la poussière qui était là au tout début, de la poussière qui n'a jamais connu d'autre état que celui de poussière. Elle vole en fins nuages, attendant que la pluie résolve sa volatilité. Sauf qu'ici, il ne pleut jamais. Jamais une goutte. Plus depuis des années. Les nuages aussi se font rares, de plus en plus rares. La pluie sur cette terre aride n'est plus qu'un doux rêve réservé aux vieillards qui s'en rappellent en versant une larme qui disparait avant même d'avoir eu une maigre chance de toucher le sol. Le sol aride. La poussière. L'homme s'arrête. Il s'essuie les paumes des mains sur les fesses de son vieux jeans usé, sors sa dernière cigarette et son briquet. Le bord de son chapeau le protège tout juste de l'éclat brûlant du soleil. Il porte la cigarette à ses lèvres desséchées. Pendant les quelques minutes qui suivent, ses poumons brûlés par la fumée, il fixe intensément le panneau indicateur au sommet du poteau face à lui. Au loin, des nuages de poussière rendent le paysage désertique apocalyptique. On se croirait au bout du monde, comme si au-delà l'horizon il n'y avait plus rien. Que le vide. Un vide immensément noir. Et attirant malgré tout. Mais lui sait qu'il n'est pas au bout du chemin, et qu'il continuera à fouler la poussière pendant encore longtemps. Il n'est pas prêt d'arriver et il le sait pertinemment bien. Sa cigarette finie, il la laisse tomber et l'écrase avec son talon dans un mouvement rotatif qui creuse la poussière autour de son pied. La poussière est si fine. Elle en a l'air presque précieuse. Précieuse et pourtant si infime, si fragile, si faible. Un bourrasque gifle la peau de sa joue tannée par le soleil. Il se protège les yeux, presque fermés, d'une main nonchalante, habitué aux caprices du vent. Puis, toujours fixant le poteau, il soupire. À son sommet, un panneau en forme de flèche orienté vers la gauche. L'inscription y est presque totalement effacée, on ne distingue plus qu'un très vague "M". Ou bien un "N". Pour ce qu'il en sait, il pourrait même s'agir d'un "IT", on ne sait tout simplement plus rien distinguer et l'esprit fatigué de l'homme qui est parvenu jusque là voit ce qu'il veut voir. Ou ne voit rien. Lui, ne sait plus ce qu'il voit. Il sait pourtant que le poteau de bois n'est pas un mirage, il est là, devant lui, dressé, fier, intemporel, sûr de sa nature et de la direction qu'il indique. Le monde pourrait mourir, il indiquerait toujours la même direction. Dans cette direction, un sentier s'éloigne, un sentier de terre foulée par les pieds de quelques rares voyageurs égarés en quête de vérité. L'homme se sent attiré dans cette direction, mais alors que son regard se porte à l'horizon, là où le bout du chemin s'efface, résonnent dans sa tête les pires mots. Mensonge, trahison, tromperie. Là, ni le respect ni les promesses n'ont lieu. Là, l'homme n'a plus d'espoir de trouver ce qu'il cherche. Il est fatigué. Il est tellement fatigué de courir le monde à la recherche de... Il ne sait même plus ce qu'il cherche, à vrai dire. Tout ce dont il est à présent convaincu, et plus il regarde dans cette direction, son regard allant du panneau indicateur au sentier, plus il sent au fond de lui-même de la répulsion, du dégout. Et malgré tout, l'envie de s'y jeter. Son pied se lève, hésite, se repose, et il part vers la gauche. Il ne sait pas où il va, il ne sait pas ce qu'il cherche, mais il sait ce qu'il fuit.





08 août 2010

My Dream Is To Fly

Soundtrack: "Lucid Dream", Arkaea






- Pourquoi tu fermes les yeux?
- Pour rêver.
- Pourquoi tu t'enfermes quand tu fermes les yeux?
- Pour ne pas être réveillé.
- Je préférerais rêver éveillé, moi.
- ...


Le rêve est le refuge de ceux que la vie a déçu ou déçoit encore. C'est aussi le repère des lâches, de tous ceux qui n'ont pas le courage de vivre pour mettre en scène leurs rêves dans la tragédie de leur vie. Là, ils sont seuls, seuls avec leurs rêves. Incassables. Il est une chose que personne ne pourra jamais enlever aux rêveurs, il s'agit à proprement parler de leurs rêves. Alors ils s'y raccrochent comme l'homme à la mer enlace de toutes ses ultimes forces la bouée qui signale la côte à un kilomètre. Et là, l'homme à la mer contre sa bouée comme le rêveur dans son rêve, ils reprennent des forces pour se jeter à l'eau. Beaucoup se sont perdus dans leurs rêves, ils sont allés trop loin, se sont enfoncés trop profondément dans la douce illusion qui s'offrait à eux, tant et si bien qu'ils s'y sont désormais perdus. Là, au loin, ils se débattent, battent l'eau de leurs bras décharnés. Car le rêve tue son homme quand il s'en est emparé, comme une sangsue, il le vide de son sang, de ce qui le constitue, aspire tout, le digère et n'en laisse rien. Certains se débattent, combattent, abattent le monstre que peut se révéler être leur rêve, mais la plupart ne le voit que trop tard, quand les sournoises filandres du rêve ont déjà atteint son coeur, quand il est trop tard. Pourtant le rêve est une chose magique. Le tout est de savoir le maîtriser, savoir le dompter et le guider dans la bonne direction, en évitant les écueils, surtout ne pas se laisser emporter, surtout ne pas se laisser griser et le laisser mener la barque. Un rêve maîtrisé est un beau voyage quand le rêver tient la corde et garde les yeux droit devant lui, vers l'horizon, là où il va. La destination du rêve maîtrisé est la réalité. La destination du rêve maîtrisé, par le plus merveilleux des voyages, est la réalisation de ce rêve. Le rêveur expérimenté ne redescend de son rêve que pour le vivre.


- Dis, on peut décider de rêver le rêve qu'on veut?
- Non, on peut juste choisir de vivre le rêve que l'on veut vivre.
- Une nuit, j'ai rêvé que j'étais une tortue volante...
- ...





02 août 2010

A Vodka Night

Soundtrack: "Kombat", Heaven Shall Burn




You need some air. Titubant, se raccrochant à ce qu'il peut au passage, bien souvent l'épaule ou le bras d'un inconnu dont il renverse en même temps le cocktail à six euros, il tente de sortir du bar bondé le plus vite possible. La bouteille de Vodka Citron au bord des lèvres, de la fumée de L&M dans les orbites explosées de ses yeux défoncés, il tient à peine debout. Sans les corps anonymes qui lui permettent de tenir sur ses pieds en l'oppressant, il s'écroulerait par terre. Ramperait, même, peut-être. Ses membres ne répondent plus et son cerveau est noyé et enfumé. Get the fuck out.

La dernière marche avant l'air frais. Il trébuche et tombe dans les bras du tas de muscles sur pattes de l'entrée qui manque de lui remettre les idées en places à coup de phalanges s'il ne lui restait pas juste assez de conscience pour le forcer à sortir définitivement. On le regarde, visages anonymes, regards vides. On rigole, on le montre du doigt. Lui, dans un état de conscience parallèle, jure en anglais. L'air lui fait du bien, mais le poids sur sa poitrine est toujours là à l'empêcher de respirer à pleins poumons comme il le voudrait. Il veut de l'oxygène. Jusque dans le dédale de ses veines. Alors il titube à contre-courant pour atteindre un endroit calme et à l'abri des regards inquisiteurs de tout ce misérable monde qui se croit supérieur.

Au loin, dans son dos, une voix l'appelle. Ou plutôt, il pense que quelqu'un l'appelle. Il a vaguement entendu son prénom et distingué un "Qu'est-ce que tu fous, bordel?!". Maintenant, il est seul. Il marche, seul. Il baisse la tête et voit ses pieds avancer, le gauche puis le droit, le gauche puis le droit, le gauche puis le droit, plus ou moins droit. Assez gauchement, se dit-il. Et il rit doucement d'un rire d'enfant.

Dans le ciel noir, les lumières jouent à chat. Elles courent partout, s'affolent en laissant derrière elles des routes d'étincelles où les rêves vivent. Ici, bleues pour les rêves de douceurs. Là, rouges pour les rêves de passions enivrantes. Ailleurs encore, blanches pour les rêves inaccessibles. Il regarde le ciel, noir cauchemar, et la valse des lumières le rassure. Make a wish. Sous la voûte céleste, les grattes-ciel assument leur nom en se balançant, en vacillant, en chatouillant la Lune de leurs sommets. Demain, c'est la pleine Lune, mais il ne la verra pas. Tout tourne, c'est la valse des étoiles. Il écarte les bras et tourne à son tour, les yeux rivés sur ce spectacle féérique. Seul, il se permet tout. Il enlève son pull, son t-shirt, et le froid nocturne lui saute dessus, le griffe et le mord comme une amante brûlante de désir. The night spins you round. Lui, se laisse faire, grimaçant parfois, souriant le plus souvent, les yeux fermés. Dans sa poitrine à nu, son coeur bat à tout rompre pour tenir ce corps debout mais aussi d'exaltation.

Jusqu'au pavé un peu trop inégal qui s'empare de sa cheville qu'il immobilise dans son étau de fer, provoquant sa chute. Sa tête heure le sol de pierre, se brise, sa peau brûle à son contact, se déchire. Et son sang de sortir d'autant plus vite que son coeur bat. Un élancement lui traverse le crâne. Il retrouve alors ce que le monde considère comme tangible et se met en route pour rentrer chez lui, le corps toujours titubant, l'esprit toujours embrumé.

C'est pour lui comme une drogue. Une nécessité, un besoin primordial. Quand il passe sur ce pont de nuit, il ne peut s'empêcher de s'arrêter, attiré par le vide. Il fait nuit noire. Seul l'éclairage urbain empêche les ténèbres de s'emparer de son âme. Car dans le noir se tapissent les pires cauchemars. Mais les étoiles veillent sur le rêveur. Il s'approche de la balustrade, respire profondément, et ferme les yeux, se livrant à la nuit. À la limite des zones d'ombres, c'est un combat sans fin que se livrent la Lumière et l'Obscurité, un combat qui ne peut être gagné mais qui se doit pourtant d'être livré. Dans les rares voitures qui passent sous lui, des hommes et des femmes qui rentrent chez eux. Dans les bâtiments qui l'entourent, des hommes et des femmes qui dorment paisiblement. Et puis aussi ceux que l'amour empêche de dormir et qui s'aiment dans le noir, isolés du reste du monde par leurs sentiments, uniques et unis. United as one.

Il sent son sang battre à sa tempe, il le sent couler le long de son oreille droite. Il y porte la main, le sang se répand sur sa paume. Il regarde sa main au centre de laquelle se forme comme une flaque de sang. Il la retourne alors vers le sol et une goute, une seule misérable goutte, s'écrase dans l'herbe à ses pieds et disparait. La Terre se souviendra de son bref passage, se dit-il. C'est là qu'il réalise que cela fait déjà plus d'un mois qu'il vit cette vie d'excès dont il sait très bien qu'elle n'arrange rien mais contre laquelle il ne peut pas non plus lutter. À vrai dire, il n'a jamais véritablement essayé. Pas par faiblesse, non, simplement parce qu'elle lui convient, pour le moment. Pour tenir la distance, il épuise son corps, le pousse dans ses derniers retranchements, le soumet à rude épreuve pour qu'il mobilise toute les forces et qu'une fois seul, le soir dans son lit, une fois qu'il a programmé un réveil qu'il éteint tous les matins pour dormir tard, à l'heure où les pensées sombres profitent de l'apaisement du corps pour s'emparer sournoisement de l'esprit, pour qu'une fois ce moment arrivé, il s'endorme. Ni plus, ni moins. Et l'alcool dissipe ses rêves.

Il n'avait plus de limites, plus de barrières, plus aucune raison pour se comporter d'une manière ou d'une autre, il était livré à lui-même, abandonné par tous. Jeté à la rue, la rue s'est emparée de lui. Personne ne le voyait, personne ne pouvait prédire ce qu'il adviendrait de lui. Lui-même n'en savait rien et ne voulait sans doute rien en savoir.

Là, seul, accroché à la balustrade d'une main rendue glissante par le sang, il pensa à ceux qu'il avait aimé et qui l'avaient aimé.