Soundtrack: "Kombat", Heaven Shall Burn
You need some air. Titubant, se raccrochant à ce qu'il peut au passage, bien souvent l'épaule ou le bras d'un inconnu dont il renverse en même temps le cocktail à six euros, il tente de sortir du bar bondé le plus vite possible. La bouteille de Vodka Citron au bord des lèvres, de la fumée de L&M dans les orbites explosées de ses yeux défoncés, il tient à peine debout. Sans les corps anonymes qui lui permettent de tenir sur ses pieds en l'oppressant, il s'écroulerait par terre. Ramperait, même, peut-être. Ses membres ne répondent plus et son cerveau est noyé et enfumé. Get the fuck out.
La dernière marche avant l'air frais. Il trébuche et tombe dans les bras du tas de muscles sur pattes de l'entrée qui manque de lui remettre les idées en places à coup de phalanges s'il ne lui restait pas juste assez de conscience pour le forcer à sortir définitivement. On le regarde, visages anonymes, regards vides. On rigole, on le montre du doigt. Lui, dans un état de conscience parallèle, jure en anglais. L'air lui fait du bien, mais le poids sur sa poitrine est toujours là à l'empêcher de respirer à pleins poumons comme il le voudrait. Il veut de l'oxygène. Jusque dans le dédale de ses veines. Alors il titube à contre-courant pour atteindre un endroit calme et à l'abri des regards inquisiteurs de tout ce misérable monde qui se croit supérieur.
Au loin, dans son dos, une voix l'appelle. Ou plutôt, il pense que quelqu'un l'appelle. Il a vaguement entendu son prénom et distingué un "Qu'est-ce que tu fous, bordel?!". Maintenant, il est seul. Il marche, seul. Il baisse la tête et voit ses pieds avancer, le gauche puis le droit, le gauche puis le droit, le gauche puis le droit, plus ou moins droit. Assez gauchement, se dit-il. Et il rit doucement d'un rire d'enfant.
Dans le ciel noir, les lumières jouent à chat. Elles courent partout, s'affolent en laissant derrière elles des routes d'étincelles où les rêves vivent. Ici, bleues pour les rêves de douceurs. Là, rouges pour les rêves de passions enivrantes. Ailleurs encore, blanches pour les rêves inaccessibles. Il regarde le ciel, noir cauchemar, et la valse des lumières le rassure. Make a wish. Sous la voûte céleste, les grattes-ciel assument leur nom en se balançant, en vacillant, en chatouillant la Lune de leurs sommets. Demain, c'est la pleine Lune, mais il ne la verra pas. Tout tourne, c'est la valse des étoiles. Il écarte les bras et tourne à son tour, les yeux rivés sur ce spectacle féérique. Seul, il se permet tout. Il enlève son pull, son t-shirt, et le froid nocturne lui saute dessus, le griffe et le mord comme une amante brûlante de désir. The night spins you round. Lui, se laisse faire, grimaçant parfois, souriant le plus souvent, les yeux fermés. Dans sa poitrine à nu, son coeur bat à tout rompre pour tenir ce corps debout mais aussi d'exaltation.
Jusqu'au pavé un peu trop inégal qui s'empare de sa cheville qu'il immobilise dans son étau de fer, provoquant sa chute. Sa tête heure le sol de pierre, se brise, sa peau brûle à son contact, se déchire. Et son sang de sortir d'autant plus vite que son coeur bat. Un élancement lui traverse le crâne. Il retrouve alors ce que le monde considère comme tangible et se met en route pour rentrer chez lui, le corps toujours titubant, l'esprit toujours embrumé.
C'est pour lui comme une drogue. Une nécessité, un besoin primordial. Quand il passe sur ce pont de nuit, il ne peut s'empêcher de s'arrêter, attiré par le vide. Il fait nuit noire. Seul l'éclairage urbain empêche les ténèbres de s'emparer de son âme. Car dans le noir se tapissent les pires cauchemars. Mais les étoiles veillent sur le rêveur. Il s'approche de la balustrade, respire profondément, et ferme les yeux, se livrant à la nuit. À la limite des zones d'ombres, c'est un combat sans fin que se livrent la Lumière et l'Obscurité, un combat qui ne peut être gagné mais qui se doit pourtant d'être livré. Dans les rares voitures qui passent sous lui, des hommes et des femmes qui rentrent chez eux. Dans les bâtiments qui l'entourent, des hommes et des femmes qui dorment paisiblement. Et puis aussi ceux que l'amour empêche de dormir et qui s'aiment dans le noir, isolés du reste du monde par leurs sentiments, uniques et unis. United as one.
Il sent son sang battre à sa tempe, il le sent couler le long de son oreille droite. Il y porte la main, le sang se répand sur sa paume. Il regarde sa main au centre de laquelle se forme comme une flaque de sang. Il la retourne alors vers le sol et une goute, une seule misérable goutte, s'écrase dans l'herbe à ses pieds et disparait. La Terre se souviendra de son bref passage, se dit-il. C'est là qu'il réalise que cela fait déjà plus d'un mois qu'il vit cette vie d'excès dont il sait très bien qu'elle n'arrange rien mais contre laquelle il ne peut pas non plus lutter. À vrai dire, il n'a jamais véritablement essayé. Pas par faiblesse, non, simplement parce qu'elle lui convient, pour le moment. Pour tenir la distance, il épuise son corps, le pousse dans ses derniers retranchements, le soumet à rude épreuve pour qu'il mobilise toute les forces et qu'une fois seul, le soir dans son lit, une fois qu'il a programmé un réveil qu'il éteint tous les matins pour dormir tard, à l'heure où les pensées sombres profitent de l'apaisement du corps pour s'emparer sournoisement de l'esprit, pour qu'une fois ce moment arrivé, il s'endorme. Ni plus, ni moins. Et l'alcool dissipe ses rêves.
Il n'avait plus de limites, plus de barrières, plus aucune raison pour se comporter d'une manière ou d'une autre, il était livré à lui-même, abandonné par tous. Jeté à la rue, la rue s'est emparée de lui. Personne ne le voyait, personne ne pouvait prédire ce qu'il adviendrait de lui. Lui-même n'en savait rien et ne voulait sans doute rien en savoir.
Là, seul, accroché à la balustrade d'une main rendue glissante par le sang, il pensa à ceux qu'il avait aimé et qui l'avaient aimé.